Le gouvernement de la présidente du Conseil italienne Giorgia Meloni est de plus en plus impopulaire auprès des jeunes électeurs selon les sondages d'opinion, une tendance qui pourrait lui coûter cher à l'approche des élections législatives prévues l'année prochaine. Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2022, Giorgia Meloni n'a en effet pas pris de mesures économiques significatives pour améliorer les perspectives d'avenir des jeunes, selon les analystes. Dans le même temps, elle a adopté toute une série de mesures de maintien de l'ordre qui les visent souvent de manière disproportionnée. Il en résulte un désenchantement vis-à-vis de Giorgia Meloni chez les 18-34 ans, susceptible de s'avérer décisif lors des élections de 2027, qui s'annoncent serrées entre sa coalition de droite et l'opposition de centre-gauche.
Les jeunes électeurs italiens, traditionnellement moins mobilisés que leurs aînés, semblent aujourd'hui prêts à faire entendre leur voix. Selon Lorenzo Pregliasco, directeur de l'institut de sondage Youtrend, « les jeunes électeurs penchent clairement vers le centre-gauche ». La coalition de Giorgia Meloni, composée de son parti d'extrême-droite Frères d'Italie (FDI), de la Ligue du Nord, le parti de droite populiste dirigé par Matteo Salvini, et de Forza Italia, le parti de droite plus modérée du ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani, recueille désormais moins de 30% des intentions de vote chez les moins de 35 ans. Ce chiffre est à comparer aux près de 50% enregistrés dans la même tranche d'âge par le bloc d'opposition dominé par le Parti démocrate (PD), le Mouvement 5 étoiles et l'Alliance de gauche-verts (AVS).
Un désamour qui s'est installé en trois ans
Au sommet de la popularité de Giorgia Meloni en 2023, un sondage Youtrend montrait que son parti à lui seul recueillait chez les jeunes à peu près le même soutien que l'ensemble de la coalition au pouvoir aujourd'hui. Cette érosion est d'autant plus remarquable que la présidente du Conseil a longtemps bénéficié d'une image de femme politique nouvelle, rompant avec les élites traditionnelles. Son discours nationaliste et identitaire avait séduit une partie de la jeunesse, notamment celles et ceux qui se sentaient laissés pour compte par la mondialisation. Mais cette dynamique s'est essoufflée face à un bilan jugé décevant.
Le vote par sexe des jeunes Italiens présente une tendance similaire à celle observée dans d'autres pays européens : les hommes ont tendance à voter davantage à droite et les femmes à gauche, selon une étude réalisée l'année dernière par l'université Bocconi de Milan à partir des données de l'institut de sondage SWG. Cette fracture sexuée s'est accentuée avec les débats sur les droits des femmes, l'avortement et la politique familiale du gouvernement. Les jeunes femmes, en particulier, se disent inquiètes des positions conservatrices de la majorité sur ces sujets. Les hommes jeunes, quant à eux, sont davantage sensibles aux discours sécuritaires et à la promesse de restaurer l'ordre.
L'économie, talon d'Achille du gouvernement
Aux yeux de Lorenzo De Sio, professeur de sciences politiques à l'université Luiss de Rome, la principale raison de l'hostilité des jeunes envers le gouvernement est son inertie en matière de politique économique. « Giorgia Meloni n'a pas mis en oeuvre de réformes économiques significatives », estime-t-il. « Cela ne pose pas de problème si l'on bénéficie du statu quo mais c'est très néfaste pour ceux qui sont les moins protégés, c'est-à-dire souvent les jeunes. » En effet, le taux d'emploi des 15-24 ans en Italie est le plus bas des 21 pays de la zone euro, selon les données d'Eurostat. Le pays investit également moins dans l'éducation que la quasi-totalité des pays utilisant la monnaie unique.
Les conséquences de ce sous-investissement se mesurent concrètement. En Allemagne, un jeune diplômé gagne en moyenne 80% de plus que son pair italien, selon la Banque d'Italie. Des dizaines de milliers de jeunes Italiens quittent chaque année le pays à la recherche de meilleures perspectives à l'étranger. Ce phénomène d'exode n'a fait que s'amplifier depuis la crise de la dette souveraine de 2011, et les politiques menées par le gouvernement Meloni n'ont pas inversé la tendance. Au contraire, la suppression progressive du revenu de citoyenneté, qui bénéficiait à de nombreux jeunes précaires, a renforcé le sentiment d'abandon.
Le taux de popularité du gouvernement auprès des électeurs de moins de 35 ans n'est que de 25%, contre 35% au sein de la population totale, selon les données de Youtrend. Ce fossé générationnel est l'un des plus importants jamais enregistrés pour un exécutif italien. Il traduit une déception profonde, alimentée par l'absence de mesures concrètes en faveur de l'emploi des jeunes, du logement abordable ou de la transition écologique. Lors de la campagne des élections européennes de 2024, Giorgia Meloni avait promis de « défendre les intérêts des Italiens », mais les jeunes ont surtout retenu les coupes budgétaires dans l'université et la recherche.
Des mesures sécuritaires perçues comme ciblant la jeunesse
Les mesures de sécurité prises par le gouvernement ont touché divers groupes, des détenus aux migrants, mais ce sont souvent les jeunes qui se sont retrouvés dans l'oeil du cyclone. Après avoir sévi contre les rave parties dans le premier décret-loi de Giorgia Meloni il y a quatre ans, le gouvernement a ciblé tour à tour la production de cannabis dit « léger », les manifestations de rue jugées contraires à l'ordre public, les squatteurs et la délinquance juvénile. En novembre dernier, une manifestation étudiante nationale baptisée « No Meloni Day » a rassemblé des milliers de personnes qui ont défilé contre les décrets de sécurité, les coupes budgétaires dans l'éducation et le soutien de Giorgia Meloni à Israël pendant le conflit à Gaza.
Dans le cadre de l'une de ses dernières initiatives, le gouvernement a présenté le mois dernier un projet de loi visant à modifier les règles relatives à la responsabilité pénale des mineurs. Les jeunes âgés de 14 à 17 ans qui commettent des infractions seront ainsi considérés comme pleinement responsables sauf preuve du contraire, alors que les règles actuelles stipulent qu'un juge doit démontrer qu'ils comprenaient les implications de leurs actes. Cette réforme, présentée comme une réponse à « l'urgence sécuritaire », a suscité une vive opposition de la part des associations de défense des droits de l'enfant et de nombreux juristes. Un décret de 2023 durcissant les sanctions à l'encontre des mineurs délinquants a déjà entraîné une augmentation de 50% de la population carcérale juvénile, selon l'association de défense des droits des détenus Antigone.
Le gouvernement justifie ces mesures par la nécessité de lutter contre l'insécurité, un thème qui lui est cher depuis ses débuts. Mais pour de nombreux jeunes Italiens, il s'agit d'une politique ouvertement répressive qui criminalise la précarité. Les critiques soulignent que la majorité des infractions commises par des mineurs sont des vols à l'étalage ou des dégradations, souvent liés à des situations de pauvreté. En durcissant les peines, le gouvernement s'attaque aux conséquences plutôt qu'aux causes de la délinquance, dénoncent les opposants. Cette approche a contribué à creuser le fossé entre l'exécutif et une jeunesse qui se sent surveillée, contrôlée, et parfois violentée par les forces de l'ordre.
La concurrence à l'extrême droite
En outre, Giorgia Meloni doit faire face à une concurrence pour le reliquat du vote des jeunes au sein de son propre camp idéologique. « Futur national » (Futuro Nazionale), un parti d'opposition d'extrême droite formé en février par Roberto Vannacci, ancien général devenu eurodéputé, recueille déjà environ 7% des intentions de vote. Les sondages montrent que le soutien le plus fort en faveur de ce nouveau venu provient des hommes d'âge mûr, mais Roberto Vannacci bénéficie également d'un soutien important parmi les jeunes citadins se disant contre l'immigration et qui sont sensibles à sa promesse de renvoyer des milliers de migrants vers leur pays d'origine. « Roberto Vannacci s'en sort certainement mieux auprès des jeunes électeurs que les partis au pouvoir », observe Lorenzo Pregliasco.
Cette concurrence à sa droite fragilise la stratégie de Giorgia Meloni qui, pour conserver son électorat, durcit encore davantage son discours sur l'immigration et la sécurité. Mais tout en consolidant sa base traditionnelle, elle aliène un peu plus les jeunes qui pourraient être tentés par des alternatives plus extrêmes. Le parti de Vannacci, anti-immigration et anti-système, capte une partie du mécontentement qui, ailleurs, se porterait vers l'abstention. Son discours simple et direct plaît à une jeunesse déçue par les partis traditionnels et en quête de solutions radicales.
Un référendum révélateur du potentiel électoral des jeunes
L'incapacité de Giorgia Meloni à séduire les jeunes a un temps été masquée par l'apathie des électeurs. Le taux de participation en Italie est généralement faible chez les moins de 35 ans, qui, plutôt que d'exprimer leur mécontentement en votant contre le gouvernement, choisissent de ne pas voter. Mais cette tendance a été démentie par le référendum de mars sur une réforme du système judiciaire défendue par Giorgia Meloni. Environ 67% des moins de 35 ans s'étaient en effet alors rendus aux urnes et 60% d'entre eux ont rejeté la réforme, contre un taux de participation global de 59%, dont 54% ont voté « non ».
Ce résultat a surpris les observateurs et a montré que les jeunes Italiens sont capables de se mobiliser lorsqu'ils estiment que leurs intérêts sont en jeu. « Ce référendum a montré l'impact que peuvent avoir les jeunes s'ils votent en masse. Lors des prochaines élections, ils pourraient être décisifs », relève Lorenzo De Sio. L'enjeu est désormais de savoir si cette mobilisation se reproduira lors des législatives de 2027. Les partis de gauche et du centre-gauche, conscients de cet enjeu, ont déjà lancé des campagnes de séduction à destination des étudiants et des jeunes travailleurs, promettant des réformes sur le logement, l'emploi et l'éducation.
Le gouvernement, lui, semble pour l'instant miser sur la mobilisation de son électorat traditionnel, plus âgé et plus conservateur. Les dernières mesures annoncées, comme la baisse des impôts pour les classes moyennes et la lutte contre la fraude fiscale, visent davantage les actifs installés que les jeunes en début de carrière. Les moins de 30 ans, qui paient souvent des emplois précaires et mal rémunérés, ne se sentent pas concernés par ces annonces. Pendant ce temps, les partis d'opposition multiplient les propositions concrètes, comme la garantie d'un revenu minimum pour les jeunes stagiaires ou la création d'un fonds pour l'achat d'une première maison.
Le fossé générationnel qui se dessine en Italie n'est pas propre à ce pays : on le retrouve dans de nombreuses démocraties européennes, où les jeunes se tournent massivement vers les partis écologistes ou de gauche radicale. Mais en Italie, la polarisation extrême du débat politique rend ce clivage particulièrement saillant. Les réseaux sociaux, utilisés par les jeunes comme principale source d'information, amplifient les critiques contre le gouvernement. Les vidéos des manifestations étudiantes, les témoignages de travailleurs précaires, les analyses d'économistes alternatifs circulent et contribuent à façonner une opinion hostile à Giorgia Meloni.
À un an des élections, la question est de savoir si cette défiance se traduira dans les urnes. L'abstention des jeunes a longtemps été une chance pour la droite italienne, qui comptait sur le désintérêt de cette tranche d'âge pour remporter les scrutins. Mais le référendum de mars a montré que cette hypothèse n'est plus valable. Les jeunes ont compris qu'ils avaient intérêt à voter, et ils comptent bien faire entendre leur voix. Les partis de la coalition au pouvoir, sous-estimant ce mouvement, risquent de découvrir à leurs dépens que la jeunesse italienne n'est plus aussi silencieuse qu'avant.
Le futur politique de l'Italie se jouera donc en partie sur la capacité des partis à convaincre cette génération montante, qui subit de plein fouet les conséquences des choix économiques et sécuritaires du gouvernement. Les mois à venir seront décisifs, et les promesses non tenues de ces dernières années laissent planer un doute sérieux sur la capacité de Giorgia Meloni à inverser cette tendance. D'autant que les enquêtes d'opinion prédisent un scrutin très serré, où chaque voix comptera. La jeunesse, qui a souvent été la grande absente des campagnes électorales italiennes, semble cette fois bien décidée à prendre toute sa place dans le débat démocratique.
Source: Boursier.com News